Entrevue complète de Dre Michèle Morin - Édition 3

La sexualité chez les personnes aînées est souvent un sujet tabou et l'aborder de manière respectueuse et éducative peut aider à briser les stéréotypes et promouvoir une approche inclusive. Il s’agit d’ailleurs de l’un des sujets abordés dans certaines de vos formations et conférences.

Au-delà des tabous : entrevue avec une médecin inspirante

En quoi la bientraitance inclut-elle la reconnaissance et le respect de la sexualité des personnes aînées?

La définition même de la bientraitance et ses six principes directeurs (Cadre de référence en bref – Favoriser la bientraitance envers toute personne aînée, dans tous les milieux et tous les contextes) répondent à cette question. L’approche bientraitante valorise le plein respect des besoins et aspirations d’un individu, tels que définis par lui, et encourage à les satisfaire par les moyens qui lui conviennent. À chaque temps de la vie humaine, les besoins d’affection, d’intimité et de sexualité sont aussi importants que ceux de respirer, boire, manger et dormir, ce qui est également vrai pour la majorité des vivants du règne animal, d’ailleurs. Selon la pyramide de Maslow, après la satisfaction de ces besoins primaires et fondamentaux (vitaux!), c’est la recherche de sécurité qui guide les comportements. Une fois rassuré, l’humain a ensuite besoin d’appartenir à un groupe, à une communauté, à un ensemble (ex. à un couple, à une famille, etc.), de connecter à l’autre, pour développer son estime de lui et s’accomplir. Dans une perspective purement biologique, la sexualité pourrait même être abordée comme une responsabilité collective, puisque c’est par elle que la survie d’une espèce est assurée : sans sexualité, pas de reproduction et l’espèce s’éteint. Se le rappeler redonne peut-être un peu de noblesse à un besoin de base parfois négligé, parfois méprisé.

La sexualité est ici considérée dans son sens le plus large, celui qui ne se restreint pas à la simple génitalité ni à la conjugalité (ou aux obligations qu’elle prescrit, dans certaines cultures ou confessions religieuses). Je conçois la sexualité saine et consentie comme englobant, bien sûr, l’activité sexuelle à proprement parler (celle-ci pouvant s’exprimer de différentes façons), mais aussi tous ces rapports intimes empreints d’une affection particulière, de tendresse, tous les sentiments que l’on pourrait (et devrait!) continuer de qualifier d’amoureux. Y a-t-il un âge pour cesser d’aimer? Pour cesser d’être aimé? Un âge pour renoncer à désirer et à être désiré? Pour ne plus espérer ni apprécier ce contact physique ou ces paroles qui réchauffent le cœur et apaisent l’âme et l’esprit?

« Normaliser » le besoin auprès des personnes vieillissantes elles-mêmes, de leurs proches, des soignants, et ouvrir avec sensibilité et respect la discussion à son sujet est une responsabilité bientraitante que je nous souhaite toutes et tous d’endosser et de partager. Promouvoir la santé sexuelle et permettre à toutes les personnes aînées qui le désirent, dans tous les milieux et tous les contextes, de « vivre des expériences affectives, intimes et sexuelles plaisantes, dans un climat de sécurité, libre de toute contrainte, discrimination ou violence », tel que préconisé par l’Association mondiale pour la santé sexuelle, figurent indéniablement pour moi comme de puissants vecteurs de bientraitance à leur égard.

Quels sont les défis que rencontrent les personnes aînées dans l’expression de leur sexualité, notamment en milieu de vie?

Hormis les difficultés posées par différentes maladies (diabète sucré, hypertension artérielle, insuffisance cardiaque, cancer du sein (atteinte à l’image corporelle) ou de la prostate, etc.) ou par les effets secondaires de plusieurs médicaments (ex. certains antidépresseurs), il y a évidemment l’enjeu des changements physiologiques, naturels du corps vieillissant. En raison de nombreuses modifications hormonales, la fonction sexuelle s’altère, autant chez l’homme que chez la femme. Cela pourra avoir des conséquences sur la façon de vivre sa sexualité et sur les « performances », qui comptent beaucoup moins avec l’avancée en âge, cédant la priorité à la tendresse et à l’érotisme, et non pas sur le plaisir retiré de l’activité. Maintes recherches scientifiques sérieuses confirment que l’intérêt pour la sexualité et le désir peuvent persister tout au long de la vie. Les pulsions se trouvent toutefois souvent réprimées par divers tabous, entre autres, la croyance populaire (non fondée!) édictant que la personne aînée est (ou devrait être) asexuée. Ce faisant, la personne éprouvant des besoins d’affection, d’intimité et, pourquoi pas, de sexualité, risque de se sentir coupable, de se croire anormale, parfois même déviante et perverse (peut-être y a-t-il en cela un vestige de l’éducation religieuse reçue?). Habitée de pareilles convictions, comment se confier à autrui et en parler ouvertement? Comment laisser libre cours à une sexualité épanouissante et « bonne pour la santé? » Parce qu’il existe également de solides preuves scientifiques que l’activité sexuelle est bénéfique et qu’elle pourrait même contribuer à ralentir le vieillissement.

Dans notre société, la sexualité saine se vit privément. Pour l’exprimer, il convient donc de jouir (sans jeu de mots!) de lieux et de moments privés. Outre les préjugés minimisant ce besoin (ou niant ce droit?) chez la personne aînée, résider en milieu de vie collectif (résidence privée pour personnes âgées, centre d’hébergement et de soins de longue durée) ajoute donc aux obstacles de s’adonner à une riche vie intime ou sexuelle, encore plus si l’aîné.e, toujours apte à consentir de manière libre et éclairée à une activité sexuelle avec partenaire, est en perte d’autonomie physique et dépendant.e d’autrui pour se rendre dans sa chambre (seule zone privée disponible habituellement dans ces environnements), pour fermer sa porte, pour se mettre au lit (s’il y a lieu) et rapprocher les objets nécessaires (ex. condom). La sexualité pouvant se vivre de multiples façons, la personne aînée ayant des limitations fonctionnelles se retrouve même parfois privée d’expérimenter une activité intime, sexuelle solitaire, faute d’aide pour compenser le déficit (ex. être installée confortablement pour feuilleter sa revue érotique, regarder un film suggestif ou utiliser un jouet sexuel).

Le défi s’accentue quand il est question d’intimité, d’affection et de sexualité chez la personne aînée vivant avec une condition affectant son jugement et son autonomie décisionnelle (maladie cognitive, déficience intellectuelle, etc.). Avec raison, le besoin de protection prend alors souvent le pas sur tout le reste. Mais dans la vraie vie, s’entendre sur ce qu’est une simple manifestation d’affection, un innocent élan de tendresse et un réel geste sexuel auquel il faut impérativement mettre fin n’est pas toujours évident. Que deux résidents de sexes opposés, sans liens conjugaux, se sourient mutuellement et se tiennent par la main en marchant, est-ce à proscrire? S’il s’agit de deux hommes, de deux femmes, l’inconfort a-t-il à être plus grand? Laisser une épouse s’allonger auprès de son mari, qui semble ne pas la reconnaitre et qui la 3 repousse, est-ce correct? Et devrait-on réprimander ce préposé qui caresse pudiquement la joue d’un résident avec la maladie d’Alzheimer au moment de sa mise en jour, si la personne s’apaise à ce contact?

On découvre vite qu’intégrer l’intimité et la sexualité des personnes aînées dans les ingrédients bientraitants d’un milieu ou d’un contexte exigera souvent de mener des analyses fines, individualisées (aucune recette toute faite), impliquant idéalement chaque personne concernée, tant qu’elle peut et souhaite participer à la réflexion. Disposer d’une histoire biographique et avoir pu discuter respectueusement, mais ouvertement, avec elle, de la sexualité, en amont de la perte d’autonomie cognitive et décisionnelle, prendront aussi toute leur importance pour, à la fois, honorer ses droits à la protection et à la sécurité, mais également à la vie privée, à l’autodétermination et à la liberté et ainsi demeurer fidèle à ses aspirations. Peut-être n’est-il pas vain de rappeler ici qu’en matière de sexualité, le consentement substitué ne prévaut pas et qu’une approche bientraitante devra guider le choix d’informer et d’impliquer ou non les proches dans une situation donnée (droit à la confidentialité).

Comment repérer et prévenir des situations de maltraitance sexuelle ou d’atteinte à la dignité des personnes aînées?

Pour prévenir ou repérer les situations de maltraitance sexuelle chez la personne aînée, encore faut-il d’abord admettre qu’elle puisse exister dans cette population. Ensuite, comprendre que sa victime potentielle n’a pas d’âge (j’ai tristement connu une dame de 102 ans ayant vécu une agression sexuelle) ni de sexe, de genre ou d’orientation sexuelle (des hommes âgés hétérosexuels en subissent). Quoi que demeurant chaque fois douloureux, en cette ère post « Me Too » où le « Sans oui, c’est non » s’est imposé À TOUT ÂGE, notre capacité, comme professionnel de la santé et des services sociaux, à identifier une situation de maltraitance sexuelle sous forme de violence s’est accrue, dans la mesure où notre sensibilité s’est développée et notre vocabulaire s’est enrichi. Il ne s’agit donc plus uniquement de reconnaitre l’agression sexuelle (viol) comme telle, mais un ensemble de comportements (promiscuité, exhibition), de gestes (attouchements), de paroles (blagues, allusions, sollicitation) sexuellement connotés et non consentis. Si certains indices de ce type de maltraitance sont bien décrits (ex. plaies génitales, infections sexuellement transmises), d’autres peuvent se présenter beaucoup plus subtilement et ne pas être reconnus pour ce qu’ils sont, parce que plus faciles à attribuer à une autre explication chez la personne vieillissante, notamment celle avec déficit cognitif. À titre d’exemple, une résistance nouvelle aux soins d’hygiène ou l’apparition inusitée d’un discours très sexualisé devraient alerter les soignants et proches et les inciter à vite exclure cette éventualité plutôt qu’à en faire, parfois, un banal symptôme comportemental de plus. Il y a sans doute un grand travail éducatif à accomplir encore auprès de la population et des personnes aînées elles-mêmes pour que celles sans contact avec le réseau de la santé et de ses intervenants puissent aussi évoluer dans une communauté bientraitante sachant déceler précocement tous les indices d’abus sexuels, quels qu’ils soient.

Nos inquiétudes quant à la maltraitance sexuelle chez la personne aînée devraient sans doute se ressentir avec la même force, la même indignation pour celle s’actualisant sous la forme de « négligence ». Si notre profond devoir de protection envers les aînés fragilisés par diverses conditions de santé (cognitive, intellectuelle, physique) nous motive et nous légitime dans les actions à prendre dans les situations décrites 4 au paragraphe précédent, demeurons préoccupés par l’absence et l’insuffisance de réponses aux besoins d’intimité, d’affection et de sexualité constatée dans certains milieux de vie et milieux de soins pour aînés. Nier ces besoins, ou pire, les ridiculiser, porte atteinte à l’intégrité, au bien-être, à la dignité de la personne, ainsi qu’à ses droits. Soyons-en conscients. Trouver l’équilibre entre « tout interdire », pour protéger à tout prix les plus vulnérables ou celles et ceux n’éprouvant pas de tels besoins, et « tout permettre », pour l’épanouissement personnel et la réalisation de soi, est un exercice périlleux, courageux, mais nécessaire, illustrant une quête extraordinairement bientraitante pour qui ose l’entreprendre.

 

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